THE STAR ET MOI
CHAPITRE 4 : La poignante vérité

Je m’apprêtais à quitter Orlando, emballant tous mes objets. La maison était pleine de tous les souvenirs de cinq ans passés à gagner mon PGA et aussi du temps passé avec mon père que j’aimais tant. J’avais le sentiment que cette période de ma vie touchait à sa fin, et allait faire place aux souvenirs et aux regrets.

 

Père et fils au golf
 
Je chérirai toujours le temps passé avec mon père à Orlando

 

Quand ma mère m’a appelé pour me demander d’avancer ma date de départ pour pouvoir assister aux courses à Epsom le 4 juin 2004, je me suis demandé : « Les courses ? Pourquoi moi ? ». Franchement, depuis la tragique disparition de Clément Lesbordes, j’avais rayé de ma mémoire les chevaux et les courses de chevaux. Cela me rappelait trop de mauvais souvenirs, si poignants. C’est le golf qui était devenu ma vie. Mais à présent, ce chapitre aussi se refermait. .

 

Mon aventure PGA finissait aussi

 

Je me souviens toujours du jour où j’ai appris la tragique nouvelle. Pendant mes jours d’Orlando, ma mère ne parlait jamais de chevaux quand elle venait nous rendre visite. Je lui demandais des nouvelles de M. Lesbordes et de Clément. Elle me répondait que M. Lesbordes s’était retiré et avait vendu son écurie. J’étais étonné car Clément était censé reprendre l’écurie non seulement à cause de son talent mais aussi parce qu’il aimait les chevaux plus que sa propre vie.

 

Clément avec Urban Sea à Deauville
Clément et Urban Sea à la Hong Kong Invitation Cup en 1992

 

Ma mère gardait le silence un certain temps. Il y a une expression en chinois qui dit que le paradis est le monde du bonheur. Dans la tradition du bouddhisme Mahayana, le Sukhavati est le pays de la béatitude. En chinois, on l’appelle le Jile, la béatitude ultime, le pays où tous nous serons un jour, certains plus tôt et d'autres plus tard. Ma mère, laconique, m’a dit que Clément avait gagné le « monde du bonheur » plus tôt que prévu.

 

Sukhavati, la Béatitude Ultime
 
Le pays de la Béatitude

 

Je n’en croyais pas mes oreilles.J'ai été secoué et j’ai commencé à trembler bien que la température fût assez chaude ce « jour de malheur », comme je l’appellerai plus tard. J'ai demandé quand et comment cela s'était passé, la seule question que je pouvais penser à poser. Christine et moi avons été choqués par la nouvelle de la mort de Clément. Tous les deux nous avons été arrachés par la douleur et la colère : comment notre mère avait-elle pu garder le silence à ce sujet pendant trois ans ?

 

Je grelottais malgré la température fut assez chaude
 
Nous avons été choqués, affligés et tristes

 

Maintenant que j'y repense, je savais que c'était la seule façon pour elle de nous protéger. Elle ne voulait pas que nos cœurs innocents soient blessés par la cruauté du monde. Elle nous a ensuite rappelé ce que M. Lesbordes nous avait dit à Paris : Clément avait une maladie cardiaque depuis l’âge de 2 ans et les médecins avaient dit à M. et Mme Lesbordes qu'il ne vivrait pas longtemps. Cependant, à chaque fois, il avait surmonté sa condition cardiaque, même s'il avait dû être transporté à plusieurs reprises à l'hôpital. Clément avait vécu jusqu'à l'âge de 24 ans, ce qui était déjà plus que ce que les médecins avaient prédit dans leur diagnostic. Il avait gagné des années de bonheur grâce aux chevaux et en particulier d’Urban Sea.

 

Clément avait gagné des années de Bonheur grâce à Urban Sea
 
Clément et Jean Lesbordes, Eric et Yves Saint Martin, après la victoire de l’Arc

 

Toute l’équipe salue Urban Sea et Clément après la victoire de l’Arc
 
Clément était aussi un jockey d’obstacles

 

Nous nous sommes lentement remis après avoir perdu beaucoup de larmes.

 

Un mélange d’inexplicable colère et désolation
Trop de souvenirs poignants et bouleversants

 

Nous avons cru pendant de nombreuses années qu'il était mort d'un arrêt cardiaque jusqu'à ce que je découvre récemment à la lecture d’articles de vieux journaux qu'il avait été renversé par un camion. Conflit de cultures : dans la culture européenne, nous voulons dire la vérité à nos proches, peu importe qu’elle soit dure, mais dans la culture chinoise, nous essayons toujours de réduire les événements tragiques à travers la mythologie ou la philosophie. La mythologie chinoise est riche en dieux et en animaux dotés de pouvoirs surnaturels. J’aimais beaucoup le Roi Singe, qui est le personnage principal de l’épopée chinoise du Voyage vers l’Ouest. C’est l'histoire d’un singe né d'une pierre qui acquiert des pouvoirs surnaturels à travers des pratiques taoïstes. Après s’être révolté contre le ciel et avoir été emprisonné sous une montagne par le Bouddha, il accompagne plus tard le moine Xuanzang pour récupérer des soutras bouddhistes en Inde.

 

Sun Wukong, le Roi Singe
 
Le Dragon aussi possède des pouvoirs surnaturels

 

Au fil des années écoulées, la progéniture d’Urban Sea semblait avoir perdu tout lien avec ma famille, même si Urban Sea était encore un membre de la famille, vivant maintenant dans le Haras National d’Irlande.

 

Urban Sea au Haras National d’Irlande avec sa pouliche de 2002 par Giant's Causeway

 

Pour en revenir à l’appel téléphonique de ma mère et aux raisons pour lesquelles elle voulait que j’assiste aux Epsom Oaks, voici son idée. All Too Beautiful, fille d’Urban Sea par Sadler's Wells, devait courir ce jour-là dans les Epsom Oaks. Il me fallait y être pour la voir en chair et en os, observer sa course et lui en faire rapport. En ajoutant qu’All Too Beautiful pourrait trouver l’Ouija Board de Lord Derby dure à battre. Elle me conseillait du reste de jouer les deux pouliches jumelées.

 

All Too Beautiful
 
Ouija Board

 

L’Oaks Day 2004 a été la première fois où j’ai remis les pieds sur un champ de course depuis mes jours de gloire avec Urban Sea. C’était si étrange puisque je devais commencer l’université à Londres dans les mois suivants. Je me sentais comme un étranger à Epsom. En même temps, c’était ma première rencontre avec l’équipe de Tipperary, qui avait Urban Sea en pension depuis que ma mère avait envoyé sa chère jument en Irlande.

 

Mon jour de gloire en 1992 avec Urban Sea
Mon style n’avait rien à voir avec celui des courses, du sport des rois

 

Tous les meilleurs étalons étaient en Irlande, disait-elle. Et une fois de plus, elle avait raison. Du célèbre Sadler's Wells, Urban Sea avait déjà produit deux champions de groupe 1 avec Galileo et Black Sam Bellamy. All Too Beautiful était la sœur de ces deux champions.

 

Sadler's Wells
Urban Sea

 

Galileo

 

Accoupler le meilleur avec la meilleure et obtenir le meilleur

 

 

Les gens de Tipperary me rappelaient M. Lesbordes, il y avait si longtemps : concentrés, sérieux, donnant l’impression de mettre au-dessus de leurs propres vies la mission de gagner les plus grandes courses, pour stimuler la valeur du potentiel de reproduction de leurs chevaux. Leur entraîneur devait avoir à peu près l’âge qu’aurait eu mon pauvre Clément. Je ne pouvais pourtant imaginer Clément avec un téléphone mobile en permanence collé à chaque oreille.

 

Le métier des courses, plus que la vie
 
Un entraîneur moderne se doit d’avoir son portable collé à l’oreille

 

Invité à rejoindre l’équipe de All too Beautiful dans le rond de présentation, j’ai été tout de suite frappé par sa grâce et son élégance extraordinaires. Elle incarnait vraiment son nom. Mais elle était brune, plus exactement baie, et non alezane comme Urban Sea. Selon les explications des experts, Sadler's Wells n’avait jamais engendré de poulains alezans, quelle qu’ait été la couleur de la jument. Plus que jamais, je souhaitais que ma mère soit là avec moi. Ou plutôt, je souhaitais qu’elle soit là à ma place. Car elle savait toujours faire face à n’importe quelle situation avec grâce. Mais c’était moi qui étais là, avec mes 100 £ à parier sur All Too Beautiful, en même temps que jumelée avec Ouija Board.

 

Est-ce ma mère ou Madame Butterfly ?
Elle savait traiter dans tous les milieux masculins : (à gauche) M. Henry Martre, ancien président de la société Aérospatiale ; (à droite) M. Liang Shoupan, professeur de guidage de missiles, République populaire de Chine

 

Après une si longue absence des champs de courses où la chance change si vite, j’avais du mal à respirer quand All Too Beautiful galopait en tête, reflétant la gloire de sa merveilleuse mère. Mais soudain l’attaque assassine : Ouija Board faucha littéralement « ma » pouliche. Certes, nous étions deuxième, mais à sept longueurs derrière la nouvelle étoile de Lord Derby. Je me sentais écrasé, jusqu’à ce que je me rappelle que j’avais une petite fortune à récupérer, une fois de plus grâce au conseil avisé de ma mère.

 

L’argent gagné grâce au conseil avisé de ma mère

 

Finir deuxième, après tout, ce n’était pas si mal, me disais-je en moi-même, quand j’ai vu les visages des gens de l’équipe de Tipperary. Ils semblaient effondrés car comme le faisait remarquer l’un d’entre eux : « Qui se rappelle le deuxième ? ».

 

Qui se rappelle White Muzzle ? Il était le second d’Urban Sea dans l’Arc de 1993

 

De retour à Hong Kong, je parlais sans cesse d’Ouija Board. « Quelle pouliche ! ». Pour ma mère, je souffrais de « compulsion obsessionnelle », mais pourtant elle-même avait commandé un CD de toutes les courses d’Ouija Board, les regardant sans cesse, encore et toujours. Elle en faisait de même des courses de Cape Cross, le père d’Ouija Board.

 

Cape Cross, Sire of Ouija Board

 

Quelques semaines plus tard, ma mère m’a pris par surprise. « Mon fils, que penserais-tu si je mettais Urban Sea à la saillie de Cape Cross la saison de monte prochaine (2005) pour te donner une Ouija Board ? ». Ne connaissant rien en matière de pédigrées ou d’élevage, j’ai simplement répondu : « Si cela peut me donner un cheval de l’empereur Wu Han aux mille milles, plus puissant qu’Ouija Board, un cheval de ta merveilleuse Urban Sea, oui, s’il te plaît ! ».

 

Sculpture du fabuleux cheval exsudant le sang du Général Lu Bu (dynastie Han)



 
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