THE STAR ET MOI
CHAPITRE 8 : Concours de circonstances

JOUR DU DERBY, 6 juin 2009
A mon réveil le jour du Derby, je voyais combien les rues avaient été mouillées pendant la nuit.

 

Rues mouillées de Londres le 6 juin 2009 au matin

 

« Il y a des jours où on commence à avoir des soucis au saut du lit. Rien de particulier ne va mal. Ce n’est que le soupçon que des forces sont en train de se rassembler tranquillement, et qu’il va y avoir des problèmes. » Je ne sais qui a écrit ces mots, mais ils exprimaient complètement mes sentiments le jour du Derby 2009.

 

Rien ne va mal en particulier
 
On soupçonne qu’il va y avoir un problème

 

John a été le Directeur General du Haras national irlandais depuis aussi longtemps que je suis sur terre. Habitué à calmer les nerfs à vif des propriétaires, John s’est efforcé de me rassurer : « Le Derby n’est qu’une course de plus, c’est tout. Vous en gagnez certaines, vous en perdez d’autres, et ainsi de suite. » Ainsi, durant tout le trajet dans la voiture pour Epsom Downs, où se déroule le Derby depuis 1780.

 

John, habitué à calmer les nerfs à vif du propriétaire

 

Pour m’apaiser d’avantage, John m’a montré l’Irish Field – le quotidien irlandais des courses et de l’élevage – du jour, qui titrait : « C’est écrit dans les Etoiles (Written in the Stars) ».

 

La chanson d’Elton John, Written in the Stars
 
Virtuose, interprétant Written in the Stars

 

Ce n’est qu’en se garant dans l’aire des propriétaires que les nerfs de John ont trahi ses espoirs : « Christophe, cela fait exactement cent ans qu’un cheval entraîné à Tully a gagné le Derby. Il est temps de recommencer ! » Comment un jeune de la génération IT comme moi allait-il pouvoir se rattacher à un événement vieux d’un siècle ?

 

Si vous aviez vécu il y a cent ans…

 

Mon Dieu, John était autant sur les nerfs que moi. J’essayais désespérément d’utiliser les tours de main enseignés à mon académie de golf en Floride. « L’esprit au-dessus de la matière. Cette balle va tomber dans ce trou. Tu vas réussir. Détends-toi. Respire profondément. Ressaisis-toi. »

 

Mon pere passait sa vie à apprendre les tours de main du
golf pour améliorer ses performances
 
Moi aussi je connaissais les tours de main du golf pour être sûr que telle balle irait dans tel trou

 

Mais au lieu de cela, je cherchais des espoirs dans les coïncidences. Quand Urban Sea avait battu les meilleurs en Europe en gagnant le Prix de l'Arc de Triomphe en 1993, elle portait le numéro 12 (6 x 2). Au début de mai, quand Sea The Stars gagnait les Deux Mille Guinées à Newmarket, il portait le numéro 18 (6 x 3). Aujourd’hui, pour le Derby, Sea The Stars devait à nouveau porter le numéro 12 (6 x 2). Toutes ces coïncidences n’étaient-elles pas du meilleur augure ?

 

Le chiffre 12 exprime la facilité en Cantonais ; la cigogne représente l’éternité, le rat symbolise la productivité et la richesse

 

Je gardais ces superstitions chinoises pour moi. En fait, je gardais pour moi toutes les émotions qui m’ébranlaient. Je suis ainsi, en particulier quand je suis nerveux, écartelé entre l’attente de la victoire et le spectre affreux de la défaite.

 

Ecartelé entre l’attente de la victoire et le spectre affreux de la défaite

 

Dans la famille on trouve étrange ce comportement, en particulier si on me compare à Christine, sociable et extravertie. Les gens se demandent si nous avons les mêmes parents. On me rappelle souvent mon silence peu aimable lors d’un dîner de Nouvel an chinois, auquel assistaient des membres de la famille venant de France, des Etats-Unis et de Pékin, pour cette réunion de famille si importante. Pendant toute cette soirée de célébration de l’unité familiale, je n’avais prononcé qu’une seule phrase, a la serveuse– « Un autre Coca, s’il vous plaît. »

 

« Un autre Coca, s’il vous plaît. »

 

Il était un vieux hibou qui vivait dans un chêne.
Plus il écoutait, moins il parlait :
Moins il parlait, plus il écoutait.
O, si les hommes étaient tous comme ce sage oiseau !
           
Mais je suis un jeune hibou, en voyage d’une grande ville à une autre

 

Vu que le Derby était la cinquième course de l’après-midi, John a suggéré un peu de distraction en allant déjeuner avec sa femme Monica, M. Jean Lesbordes ainsi que notre entraîneur John Oxx, sa femme Catriona et leurs deux enfants Aoife et Kevin. En voyant les deux John dans leurs drôles d’habits, je me demandais à quoi je pouvais bien ressembler moi-même dans un semblable attirail.

 

De gauche à doite : John Clarke, Caitriona Oxx, Christophe, John Oxx, Monica Clarke, Jean Lesbordes, Aoife et Kevin Oxx

 

John et Catriona avaient l’habitude des tensions du Derby Day. John avait gagné les plus grandes courses du monde avec Sinndar, de l’Aga Khan, en 2000. Sinndar avait poursuivi par la victoire locale dans l’Irish Derby puis dans le Prix de l'Arc de Triomphe.

 

John Oxx accompagnant Sinndar au rond des vainqueurs après sa victoire de Derby 2000

 

Trois ans plus tard, John avait réessayé, cette fois avec Alamshar, toujours à l’Aga Khan. Alamshar avait fini troisième derrière Kris Kin, pour vite se rattraper dans l’Irish Derby.

 

Alamshar, vainqueur de l’Irish Derby en 2003 avec son entraîneur John Oxx

 

Pourtant, il y avait bien des différences entre le passé des deux élèves de John pour l’Aga Khan, et Sea The Stars. L’Aga Khan, chef spirituel des Ismaélites, était un propriétaire et eleveur de troisième génération.

 

SA l’Aga Khan, chef spirituel des Ismaélites

 

Son grand-père avait le record de cinq victoires dans le Derby.

 

Feu l’Aga Khan conduisant Mahmoud après sa victoire du Derby 1936

 

L’actuel Aga Khan IV avait augmenté les victoires de sa famille au Derby de quatre nouveaux triomphes : Shergar en 1981, Shahrastani en 1986, Kahyasi en 1988 et Sinndar en 2000.

 

SA l’Aga Khan conduisant Shergar après sa victoire dans le Derby d’Epsom en 1981
 
Sa Majesté la Reine Elizabeth II et SA l’Aga Khan à Ascot après la victoire de Shergar dans les King George VI and Queen Elizabeth Stakes

 

Comment alors oser comparer l’histoire et la tradition de courses et d’élevage de la famille Tsui ? Certes, nous avions gagné le Prix de l'Arc de Triomphe en 1993 avec la fabuleuse Urban Sea, seule et unique pièce de cette écurie de quarante-cinq chevaux que ma mère avait toujours refusé de vendre.

 

 

Présentation des trophées après la victoire d’Urban Sea de l’Arc 1993 sous les couleurs de David Tsui

 

Urban Sea avait plus que récompensé cet acte de foi et de confiance en produisant Galileo, vainqueur du Derby, de l’Irish Derby et du King George VI and Queen Elizabeth Stakes en 2001. Galileo était ensuite devenu champion étalon, produisant le vainqueur du Derby de 2008, New Approach.

 

SAR la Princesse Haya et SA le Sheikh Mohammed conduisant New Approach après sa palpitante victoire dans le Derby d’Epsom de 2008

 

La vision de ma mère et ses convictions courageuses avaient déjà permis à tant de rêves de devenir réalité – tant de gloire, de bonheur et de fortune pour tant de monde. Allait-elle devenir responsable de nourrir la fierté d’une nation avec Sea The Stars ?

 

Vision et courage de ma mère
 
Tant de rêves devenus réalité

 

Gloire
 
Bonne fortune

 

Quand l’heure de la première course s’est approchée, John Oxx s’est excusé. Michael Kinane – son jockey, et le seul à porter sur Sea The Stars mon jaune « impérial » et la toque pourpre – allait monter dans la première course. Il pourrait ainsi estimer, et en rendre compte, l’« indice pénétrométrique ». En effet, le degré de pénétration dans la surface des sabots du galopeur est souvent crucial pour déterminer comment un cheval va courir.

 

Michael Kinane, le seul à porter sur Sea The Stars mon jaune « impérial » et la toque pourpre
 
John Oxx, estimant la pénétration de la surface

 

Urban Sea avait montré sa capacité à maîtriser un indice élevé quand elle a gagné le Prix de l’Arc de Triomphe par un après-midi magique d’octobre à Longchamp, tandis que Sea The Stars avait depuis longtemps convaincu son habile entraîneur qu’il était infiniment meilleur sur ce qu’on décrit comme un terrain soit « bon », soit « rapide ». De fait, John Oxx avait répété à la presse qu’il avait beaucoup plus peur d’un terrain malencontreusement trop souple, que des onze concurrents de Sea The Stars.

 

Nous espérions la pluie à Paris en 1993 pour
Urban Sea
 
Nous espérions le soleil à Londres en 2009 pour Sea the Stars



 
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