THE STAR ET MOI
CHAPITRE 9 : Audience avec Sa Majesté la Reine

John Oxx s’étant résolument absenté, John Clarke m’a changé les idées en me racontant l’histoire de ce gagnant du Derby élevé à Tully, il y avait juste cent ans.

 

Royal Ascot il y a cent ans
 
Course de voitures il y a cent ans

 

Le Derby de 1909 était gagné par Minoru, portant les couleurs du Roi Edouard VII.

 

Minoru, sous les couleurs du Roi Edouard VII
Les courses de chevaux tenaient une part importante dans la vie du Roi Edouard VII

 

Devant mon incompréhension, John m’a expliqué le rapport avec Tully. Minoru avait été élevé à Tully par William Hall Walker, futur Lord Wavertree. Ce riche brasseur de Liverpool croyait dur comme fer à l’influence des astres sur le potentiel de ses poulains.

 

Walker, devenu riche par les buveurs de bière
 
Walker croyait à l’influence de l’astrologie sur la valeur de ses poulains

 

Il ne conservait pour les faire courir que ceux qui avaient une carte du ciel de bon augure, et vendait les autres. Minoru était évidemment parmi les premiers. Quant à son nom, Walker avait engagé un jardinier japonais, Tassa Eida, pour créer l’aujourd’hui célèbre Jardin Japonais de Tully.

 

Jardin Japonais du Haras national irlandais

 

Eida était accompagné de son fils, appelé Minoru. Apprenant que Minoru signifiait « lumière de mes yeux », Walker allait bientôt donner le nom de ce jeune homme à son poulain. Par coïncidence, mon prénom chinois est Ka Leung, « lumière de ma famille ».

 

Tassa Eida et son fils Minoru
 
Minoru veut dire en Japonais « lumière de mes yeux »

 

Ling Tsui et son fils, Christophe Ka Leung
 
Ka Leung veut dire en Chinois « lumière de ma famille »

 

Mais si ce poulain avait été élevé et possédé par Walker, qu’allait-il gagner le Derby pour le roi d’Angleterre ? C’est ici qu’intervient la femme de Walker, Sophie. Elle était du plus grand bien avec le monarque, dont les succès en course s’étaient effondrés depuis les jours de gloire de Persimmon et Diamond Jubilee. Pour les relancer, Sophie a persuadé son mari de louer au roi Edouard quatre poulains pour les faire courir.

 

La vie du Roi Edouard VII par J. Castelle Hopkins

 

Ils se sont révélés médiocres. Néanmoins, le quatrième de ce quatuor n’était autre que Minoru. Il devait gagner les Deux Mille Guinées, puis le Derby. En louant Minoru au roi, Walker s’était ainsi privé de ce à quoi il aspirait le plus : posséder un gagnant du Derby, puisque ledit Minoru ne portait pas ses couleurs en gagnant ces courses prestigieuses.

 

Minoru ne portait pas les couleurs de Walker, qui était pourtant son éleveur

 

Michael Kinane avait trouvé le terrain – la pénétration – bien meilleur et plus rapide que lui-même ou John Oxx avaient osé l’anticiper. Ce serait bon pour Sea The Stars. Mais les concurrents ? John Oxx comprenait tout de suite ce que j’avais en tête : le gros bataillon de Ballydoyle.

 

Je frissonnais à la mention du gros bataillon dans mon imagination

 

Il avait discuté cette remarquable question pendant des heures et des heures au téléphone à travers les océans et les continents avec ma mère. Ma mère est obsédée de travail, ses affaires lui font courir le monde. Son nom, Ling, signifie l’« esprit » en mandarin, le même nom que celui de l’étalon des plaines.

 

Spirit, l’étalon des plaines, porte le même nom que ma mère

 

Ma mère avait lu dans les journaux que quelques parieurs avaient des doutes sur les preuves de l’endurance de Sea The Stars. A certaines étapes cruciales du Derby, son passage pourrait être affecté par l’obstruction de tels concurrents.

 

Mon cheval Ling avait-il assez d’endurance ?
 
Mon cheval Ling aurait-il liberté de passage ?

 

John Oxx restait très calme, mettant en avant la confiance suprême de Michael Kinane en Sea The Stars pour démontrer sa supériorité, quelles que soient les circonstances, exactement comme il l’avait fait dans les Deux Mille Guinées.

 

Supériorité de Sea The Stars dans les Deux Mille Guinées

 

Proche de son cinquantième anniversaire, champion irlandais aux innombrables victoires, notre jockey Michael Kinane savait ce qu’il fallait pour gagner le Derby. Il l’avait déjà gagné avec Commander In Chief en 1993. Mieux encore, premier jockey de la toute puissante écurie Ballydoyle, il conduisait Galileo, à la victoire en 2001. A la fin de son contrat, John Oxx s’était empressé de l’engager, plus que sûr que Michael Kinane demeurait le plus brillant jockey des grandes courses en Europe.

 

Michael Kinane, à l’approche de son cinquantième anniversaire

 

Je commençais à souhaiter que ma mère soit ici avec moi. Après tout, l’honneur et la gloire d’une victoire au Derby lui reviendraient de droit. Elle avait mis toute sa confiance dans l’entraîneur français Jean Lesbordes, en avait été récompensée par la victoire d’Urban Sea au Prix de l'Arc de Triomphe quand j’étais encore un enfant. Ah, Jean Lesbordes, évidemment, quelle meilleure compagnie ! N’etant plus entraîneur à Chantilly, M. Lesbordes est à présent journaliste à Paris-Turf. Sa présence au Derby Day était fantastique et allait de soi.

 

M. Lesbordes est à présent journaliste de courses à Paris-Turf

 

Il aurait été inadmissible qu’un fils d’Urban Sea gagne le Derby en son absence. M. Lesbordes m’avait donné une photographie de son fils Clément montant Urban Sea avant le tragique accident de voiture qui l’avait tué en 1997. Je l’ai mise dans ma poche et je l’ai toujours avec moi depuis lors comme porte-bonheur.

 

Clément, montant Urban Sea à l’entraînement matinal en 1992 à Hong Kong

 

Sea The Stars émergeait de la présentation des concurrents dans le paddock surplombé par les tribunes. Cheval de choix du paddock pour les commentateurs hippiques, il émanait de lui un air de calme et de supériorité. Mais allait-il démontrer dans la course proprement dite cette supériorité physique, spirituelle ? Clare Balding, chef de l’équipe de télévision de la BBC, semblait le penser. Comme nous quittions le rond de présentation, elle est venue me dire quelques mots : « Bonne chance ! J’espère qu’il va gagner. C’est le plus beau des chevaux ici ! »

 

Clare Balding, la célèbre présentatrice de courses des télévisions mondiales

 

C’est en effet ce que Sea The Stars a fait : gagné, guidé par la maîtrise absolue de Michael Kinane. Mais pas seulement gagné : quelle bonne raclée il leur a flanquée à tous ! Le Derby ne ressemblait à aucune des courses que j’avais vues jusque-là. A mesure que le drame se déroulait, je commençais à ne plus sentir mes membres. L’adrénaline m’inondait intérieurement à l’approche de la victoire. Je hurlais à en rendre sourde la pauvre dame devant moi.

 

Je commençais à ne plus sentir mes membres
Je me souviens comme je hurlais : « Allez, allez ! »

 

Au moment où mon cheval passait victorieux le poteau d’arrivée sacré, je tombais, écrasé, dans les bras de M. Lesbordes. C’était alors comme si le monde entier faisait pleuvoir sur moi ses félicitations. Je devais faire un effort pour comprendre leur joie de voir mon cheval ling réaliser les espérances de tant d’entre eux en gagnant la plus grande course de plat de la terre – le Derby. Il avait démontré qu’il était le champion que nous avions toujours senti qu’il était destine a devenir. Ce n’est que bien plus tard que je me suis aperçu que les quatre places derrière Sea The Stars étaient occupées par des chevaux de Ballydoyle.

 

Le monde entier faisait pleuvoir sur moi ses félicitations

 

Il s’était affirmé comme le champion
 
N’était-il pas né pour devenir le Petit Prince du cosmos ?

 

Si les Deux Mille Guinées avait été une grande victoire, le Derby étais un triomphe absolu. Notre cheval – notre bébé – avait grandi et s’était avéré un authentique champion. En gagnant à la fois les Guinées sur un mille et le Derby sur un mille et demi, il avait accompli ce qu’aucun autre cheval de course n’avait pu faire depuis le grand Nashwan il y avait vingt ans.

 

Sea The Stars a gagné les Deux Mille Guinées 2009 avec fierté
 
Sea The Stars a gagné le Derby d’Epsom 2009 avec style

 

Sea The Stars irait-il maintenant tenter la Triple Crown en gagnant le St Leger à Doncaster ? Aucun cheval ne l’a plus fait depuis l’impérieux Nijinsky en 1970. Encore une fois, John Oxx montrait des trésors de diplomatie, n’excluant rien, n’affirmant rien. De mon côté, j’étais simplement content de savourer l’instant, en ces circonstances bizarres où un garçon de vingt-sept ans, Chinois de Hong Kong, venait de gagner le Derby avec un fils d’Urban Sea.

 

Un garçon de vingt-sept ans, Chinois de Hong Kong, a gagné le Derby 2009
 
Christophe conduisant Sea The Stars après sa victoire du Derby 2009

 

Retrouvant mon calme, j’ai fait de mon mieux pour me soumettre au jeu des présentations et des entretiens. Je ne saurai jamais pourquoi la presse a répandu le canard selon quoi j’étais propriétaire d’une boîte de nuit. Peut-être, comme d’habitude, mon manque d’enthousiasme à prendre la parole en général ? Peut-être aussi du fait de ma participation à une association universitaire de musiciens avec des amis de l’Imperial College et de CASS ?

 

Je ne saurai jamais pourquoi on me décrivait comme propriétaire d’une boîte de nuit
 
Mon silence m’a trahi

 

Peut-être aussi parce que vraiment mes pensées étaient avec notre chère Urban Sea, l’auteur de tout ce bonheur pour moi et ma famille, dont elle avait été si longtemps le membre adoré. Elle n’était plus sur notre terre, mais j’étais sûr qu’elle avait pu assister au triomphe de son fils, quelque part ailleurs dans l’univers. J’en étais vraiment sûr.

 

Urban Sea avait assisté au triomphe de son fils de là où elle était

 

Cela devait être une certitude absolue au moment où je recevais le trophée de vainqueur du Derby. Il s’agissait de la sculpture en bronze d’un homme et de deux chevaux. Ce n’était pas seulement une élégante œuvre d’art hippique. Elle avait aussi une bien plus profonde signification.

 

Le trophée était la sculpture en bronze d’un homme et de deux chevaux

 

L’homme était le propriétaire-éleveur et entraîneur Arthur Budgett, tenant ses deux gagnants du Derby – Blakeney and Morston. Invité d’honneur de ce Derby de 2009 à l’âge de 93 ans, Arthur Budgett avait gagné avec Blakeney en 1969 puis de même avec Morston en 1973. D’où le côté troublant de ce trophée.

 

Arthur Budgett, à 93 ans, est le seul à avoir élevé et entraîné deux vainqueurs du Derby, produits de la même jument

 

Blakeney et Morston étaient de la même jument, Windmill Girl. Encore plus étrange, ils avaient été par des étalons différents, exactement comme Galileo et Sea The Stars. Ce n’était finalement pas plus mal que les deux John aient oublié l’histoire de Windmill Girl auparavant. J’aurais été obligé d’assister au Derby dans le secret des toilettes !

 

Blakeney a gagné le Derby en 1969
 
Morston a gagné le Derby en 1973

 

A la fin de ces agréables épreuves mondaines, on m’a dit que Sa Majesté la Reine Elizabeth nous invitait de venir dans la loge royale. Un ordre de la reine ! Si j’avais cru que Sa Majesté se montrerait réservée et distante, je me serais lourdement trompé.

 

La Souveraine la plus respectée du monde

 

Sa Majesté m’a immédiatement mis à l’aise, me félicitant d’être devenu le plus jeune propriétaire à gagner le Derby, tout au moins à sa connaissance. Quelle science des courses et de l’élevage ! Sa Majesté connaissait tout d’Urban Sea, ses succès aux courses et ses magnifiques accomplissements de reproductrice. Malheureusement, les efforts de Sa Majesté pour gagner le Derby ou le Prix de l'Arc de Triomphe étaient demeurés vains. Et moi, je n’avais que 27 ans.

 

Sa Majesté, si passionnée et férue de courses et d’élevage de chevaux
Je n’oublierai jamais cet accueil royal si chaleureux et cordial

 

Sa Majesté m’a alors demandé pourquoi je m’étais tant impliqué dans les courses. J’ai expliqué que c’est ma mère qui avait tout commencé quand je n’étais guère qu’un enfant. La Reine d’Angleterre était touchée de ce que, si jeune, j’étais déjà si passionné de chevaux et avais une telle connaissance des pedigrees.

 

Christophe est un jeune homme sage

 

Quand Sa Majesté m’a demandé où Sea The Stars était en pension, John Clarke est intervenu pour rappeler qu’il y avait exactement cent ans que Minoru avait gagné le Derby pour l’arrière-grand-père de Sa Majesté, soulignant que tant Minoru que Sea The Stars étaient nés et avaient été élevés à Tully Stud. Je me souvenais de la mise en garde protocolaire : on n’a le droit de parler à un souverain que pour lui répondre. Au moins cette prudence m’a empêché de m’exclamer : « C’est mon jour de gloire, Majesté, grâce à vous ! »

 

Mon jour de gloire, Majesté, grâce à vous !

 

Le vol de retour vers Hong Kong s’est déroulé dans de bonnes conditions – mission accomplie. Cela a été aussi une occasion de repenser à Urban Sea et à l’extraordinaire effet émotif qu’elle continue à exercer sur ma famille et moi. Disparue en mars, elle avait laissé à Sea The Stars le soin d’écrire son épitaphe. Et avec quel style ne l’avait-il pas gravée !

 

Urban Sea et son nouveau-né Sea The Stars le 6 avril 2006
 
Urban Sea, partie pour le pays des béatitudes, laissant à Sea the Stars le soin d’écrire son épitaphe

 

Mais les courses sont une affaire éphémère. Comme base du jeu, elles tournent plus autour des anticipations que des réalisations. L’avion approchant de Hong Kong, il m’est venu l’idée que Sea The Stars méritait que quelqu’un écrive sa véritable histoire. Mais qui ? En m’assoupissant, un très vieil adage s’est mis à flotter dans ma demi-conscience : « Si tu veux que quelque chose soit fait, fais-le toi-même ». Eh bien, c’est fait.

 

C’est ici l’histoire véritable de The Star et moi

 




 
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